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Grand Paris : Synthèse de la conférence "Culture et tourisme, leviers d'attractivité d'un territoire"
La synthèse de la conférence du 30 juin 2010 consacrée à "la culture et le tourisme, leviers d'attractivité d'un territoire" est désormais en ligne.
Retrouvez les principaux échanges entre Jacques Attali, Christian Mantéi, Jacques-Sylvain Klein et Jean-Louis Laville
Conférence mercredi 30 juin 2010 au Centre International de Deauville
Thématique : « La culture et le tourisme, leviers d’attractivité d’un territoire »
Intervenants
Jacques Attali, chargé de la mission de réflexion prospective sur les opportunités de développement de l’axe Seine dans le cadre du Grand Paris,
Christian Mantéi, directeur général d’Atout France, agence de développement touristique de la France,
Jean-Louis Laville, directeur du Comité régional de tourisme de Normandie,
Jacques-Sylvain Klein, commissaire général du festival Normandie Impressionniste 2010.
Le contexte
Après une mission de plusieurs mois sur le terrain, Jacques Attali a rendu ses conclusions et a décliné 50 propositions dans le rapport « Paris et la mer : la Seine est Capitale » paru aux éditions Fayard. Plus de cent personnes ont été interrogées pour mener à bien cette étude, dirigeants des Chambres de Commerce et d’Industrie, élus, syndicalistes, représentants associatifs… Les Chambres de Commerce et d’Industrie de l’Estuaire s’engagent activement dans cette démarche en organisant entre mai et juin 2010 quatre conférences, sur quatre thématiques, dans quatre villes du territoire.
Les précédentes conférences :
«Portuaire, enjeux économiques et dimension maritime du Grand Paris» à la CCI du Havre le 27 mai 2010.
«Le développement industriel de la vallée de la Seine et sa coordination avec le développement du Grand Paris» à Notre-Dame-de-Gravenchon le 11 juin 2010.
«La formation et l’économie des savoirs» à Rouen le 16 juin 2010.
Les principaux enseignements du rapport Attali et les enjeux des secteurs culturels et touristiques
Jacques Attali, normand de cœur, puisqu’il a passé une partie de son enfance dans ce lieu hautement touristique qu’est Deauville, a travaillé sur les possibilités concrètes que pourrait prendre la région normande dans le projet du Grand Paris et comment elle pourrait ouvrir de nouvelles perspectives à la région parisienne.
Il a rappelé un des points clefs de son rapport : il ne peut y avoir de capitale puissante sur l’échiquier international sans un grand port, de grande nation qui ne soit maritime, comme il ne peut y avoir de grand port sans un lien étroit avec l’arrière pays. La France n’est pas une nation puissante parce qu’elle n’a pas su valoriser son univers maritime, alors qu’elle se trouve être la 3ème nation côtière du monde, le premier port européen en eau profonde, Le Havre, un arrière-pays magnifique et une région, la Normandie, culturelle et touristique, qui sont une des clefs d’attractivité des élites. «Nous avions tout pour être les grands vainqueurs du développement de l’Europe. Et pourtant les grandes étapes de l’histoire du monde ont fait Roi un certain nombre de ports, mais jamais un port français. Jamais une capitale française n’a été la capitale du monde.»
Pour l’auteur du rapport, la raison en est simple, la France n’a pas su s’allier et la région normande n’a pas su mettre en place un projet commun. «Nous n’avons pas su jouer collectif. Pourquoi gâchons-nous nos chances ? Le Havre jouait pour Le Havre, cloisonné dans son univers. Rouen jouait pour Rouen, persuadée qu’elle était la seule grande ville à mériter le nom de capitale. Deauville avait une relation unique avec Paris et ne souhaitait pas se commettre avec qui que ce soit d’autre. Caen considérait qu’elle était naturellement la grande métropole normande avec des centres de recherche et d’activités agricoles les plus importants. Chacun a été autiste dans son coin. Et c’est une juxtaposition d’autismes qui a conduit, depuis un siècle, à ce que rien de ce qui pourrait exister n’existe concrètement.»
Le signe emblématique de cette division est la coexistence de deux régions.
Ce «chacun pour soi» est dommageable alors que le territoire dispose d’atouts majeurs : le port du Havre est à fort potentiel, il est géographiquement le premier d’Europe. Caen, comme Rouen, sont des centres universitaires, hospitaliers, agricoles, agro-alimentaires, de recherche, reconnus qui mériteraient d’avoir une visibilité plus grande. Cette région est également un centre culturel très dynamique. Les universités et écoles sont de bonne qualité, mais elles sont impossibles à rassembler comme cela existe ailleurs.
«Cela n’empêche pas les excellences, mais cela empêche les synergies. Ce potentiel mérite d’être approfondi dans plusieurs directions »
Il propose quelques pistes de travail , en exemple, l’union et la modernisation des ports. Elles sont en marche, elles sont même, selon Jacques Attali, la plus concrète des avancées. Il faut aller plus loin en développant des lignes ferroviaires entre les ports, l’Ile-de-France et l’Europe, autant pour les marchandises que pour les voyageurs.
Le développement culturel et touristique participe pleinement à l’essor économique d’une région. Le secteur culturel au sens le plus large n’a pas échappé à la règle. Il devient urgent de rassembler tous les acteurs pour créer un véritable secteur des industries culturelles normandes. La dynamisation de la sphère intellectuelle passe par le rassemblement des universités qui deviendraient par là même des acteurs phares en France, comme en Europe. La création des conditions du développement industriel et l’attraction des investisseurs sont également prioritaires pour atteindre cet objectif. Le grand secteur porteur des années à venir sera l’ensemble des activités provenant de la mer : la pêche, les énergies, les matières premières. «Qui est mieux placé que cette région pour attirer des élites, des chercheurs du reste du monde grâce à la mer ? Tout cela n’a de sens que s’il y a une dimension culturelle. Le tourisme est une dimension de la culture, il ne faut pas le considérer comme anecdotique, annexe, c’est une grande industrie. Une nation, une ville, doivent être pensées comme un hôtel, ce n’est pas péjoratif. Elles doivent justifier, tout comme l’hôtel, que les gens y restent et s’y sentent bien.»
Les métiers du tourisme vont être structurants bien au delà du tourisme proprement dit dans le développement régional. L’hôtellerie, comme l’agriculture ou le textile, sont des industries de très haute valeur ajoutée qui se greffent sur le développement.
Le territoire normand détient un potentiel extraordinaire, c’est le point de rencontre entre la richesse de la mer et de la terre, et la Seine, qui est le lien essentiel avec l’Ile-de-France. Son défi, se penser comme un ensemble. Par exemple, concrétiser les projets communs entre Le Havre et Deauville qui existent. 100 000 touristes arrivent au Havre par bateau, le territoire en entier doit en profiter.
C’est une mobilisation de guerre qu’il faut, avec un état-major de commandement pour avancer ensemble sur un projet et donner un avenir aux deux Normandie. Dans l’histoire de l’humanité, le sentiment de peur est nécessaire mais il ne suffit pas. Ici, nous sommes trop heureux pour avoir ce sentiment de menace. «Nous avons besoin d’avoir une grande vision, le rêve normand».
Pour donner des exemples de villes qui ont su se dynamiser par les secteurs touristiques et culturels, Jacques Attali cite Liverpool, une ville déclinante, qui a revalorisé sa façade maritime et a ressurgi, Pittsburgh, une ville redevenue extraordinaire, parce qu’elle s’est dotée d’un musée, d’un orchestre symphonique, d’une université…, San Francisco, qui a réussi la conversion du secteur portuaire vers le technologique, l’universitaire, le culturel et le touristique, et en France, bien sûr Lille, devenu un centre universitaire et un centre culturel de référence.
Faire de ce territoire une destination
Christian Mantéi, dirigeant de l’agence de promotion touristique de la France dans le monde, pense que Jacques Attali a raison de situer les enjeux à la bonne échelle géographique et temporelle de réflexion et de l’action. Le tourisme est une économie territoriale de marché qui tente d’articuler trois leviers de développement :
- la vision stratégique, la plus ambitieuse possible parce qu’il faut créer du désir pour entrainer,
- la volonté, parce qu’il faut chercher des moyens et les mettre en cohérence avec le plan d’action et le niveau d’ambition,
- le process de mise en œuvre, qui est toujours très compliqué car le tourisme est un secteur de plus en plus sophistiqué. Il s’appuie toujours sur de grands événements et des investissements structurants capables d’entrainer en interne et en externe toutes les dynamiques.
Selon ce spécialiste du tourisme, la proximité de Paris est une force. Elle est une opportunité si la région normande parvient à s’en distinguer tout en profitant de la dynamique de Paris. «Une offre globale de services est rendue nécessaire pour transformer un territoire en destination. Si on est une destination pour telle ou telle segment de marché, il faut ensuite se poser la question de ce que l’on propose pour tirer le meilleur profit de ce segment de marché.»
Pour le spécialiste du tourisme, ce qui fait la Normandie, c’est une identité qu’il faut transformer en services, en qualité, en produits, un travail complexe. « Philippe Augier, maire de Deauville, a fait un énorme effort pour travailler avec l’arrière-pays. Deauville et l’arrière-pays ne doivent faire qu’un. Ce que les clientèles internationales attendent, c’est une destination globale et non cloisonnée. »
Il est primordial de «donner envie de Normandie. Elle peut paraître exotique aux yeux de nombreux touristes, pas seulement les étrangers. On est dans un ailleurs et l’ailleurs est le début du rêve. Mais un territoire n’est pas forcément une destination, c’est d’abord un gisement. La mer n’est par exemple pas assez exploitée ici, tout comme l’arrière-pays. Il existe un complexe vis à vis de la mer que je ne m’explique pas.»
A la nécessité de ce que Jacques Attali appelle « le jouer collectif », Christian Mantéi répond que la particularité du secteur touristique, «est forcément, en amont et en aval de la chaine de production et de promotion, un partenariat entre le public et le privé. La synchronisation des deux temps, un temps long, celui du public, et un temps court, du privé, est difficile, mais importante pour faire avancer les projets». Par ailleurs, les projets structurants, les grands événements, comme Deauville l’a fait, créent des pôles de compétitivité qui peuvent être transformés en pôles d’excellence touristique autour de thèmes permettant de se distinguer. «Ce qui renforce l’identité, dans le sens de la modernité, et pas de l’authenticité, c’est un discriminant qui va permettre de se détacher des autres.» rajoute-t-il.
La Normandie, une destination renommée ?
La notoriété de la Normandie est, pour Jean-Louis Laville, une donnée acquise, puisqu’elle possède déjà des « icônes mondiales ». C’est une destination touristique unique qui dispose à la fois du Mont-Saint-Michel, Etretat, Deauville, de la bataille de Normandie, des impressionnistes… « La destination est connue dans le monde entier. La bataille que nous avons à mener est plus celle de la qualité du produit et de la diversité de l’offre. Les gens qui viennent ici doivent vivre une expérience très riche grâce à notre patrimoine, notre histoire et les Hommes de Normandie ».
Jacques Attali semble plus mitigé sur cet aspect de la notoriété mondiale de la Normandie. Il pense que, certes, ces lieux extraordinaires peuvent être connus dans le monde entier, mais que l’identité de la région n’est souvent pas clairement identifiée. Pour lui, les événements sont structurants pour l’identité, les festivités du bicentenaire de la Révolution Française ont par exemple fait changer d’échelle la notoriété française avec 20 millions de touristes supplémentaires chaque année depuis cette année là. L’avenir est selon lui au spectacle vivant.
« e mettre tous ensemble pour atteindre un objectif» complète Jean-Louis Laville, «dès lors qu’un mouvement est assigné, la mise en mouvement est extrêmement rapide. C’est par la mise en mouvement autour d’un projet touristique que peuvent se faire les choses. Je ne crois pas à l’incantation, c’est le but à atteindre qui nous rend solidaire.»
Normandie Impressionniste, un exemple de collaboration unique
Le festival Normandie Impressionniste 2010 est, aux yeux du commissaire du festival, Jacques-Sylvain Klein, l’exemple à suivre en matière de collaboration réussie des différents responsables régionaux : élus, représentants du monde culturel, de l’éducation, artistes… Cet événement est déjà une réussite : l’exposition de Rouen a débuté le 4 juin, elle a d’ores et déjà accueilli plus de 30 000 visiteurs, celle de Giverny, qui a ouvert ses portes en avril en a accueilli 100 000.
« C’est un festival d’un type complètement nouveau, d’une ampleur inédite en France avec sept grandes collectivités fondatrices, cinquante élus, et un budget de cinq millions d’euros. C’est la première grande synergie en Normandie. Cet événement est la preuve que lorsque les collectivités locales veulent s’unir autour d’un projet, elles le peuvent. Depuis le lancement du projet, 300 événements ont été mis en place à travers toute la Normandie qui, en termes touristiques et de marketing, n’en font qu’un seul. Grâce à cela, l’impact est extraordinaire. La totalité de la presse française et une grande partie de la presse internationale s’y intéressent. »
Les retombées ne sont pas seulement économiques, le travail mené par les enseignants et élèves du territoire tout au long de l’année scolaire peut également se mesurer.
Pérenniser le festival lui semble un objectif important, créer un événement en Normandie de cette ampleur tous les trois au quatre ans est une ambition réaliste. « La deuxième édition sera l’occasion de faire ce que l’on n’a pas pu faire dans la première. Dans la première, nous avons fait un énorme travail de synergie de mise en réseau d’une multitude d’acteurs. Dans un deuxième temps, il nous faudra aller encore plus loin, par exemple valoriser la Seine en développant les croisières sur le modèle de ce qui se fait sur le Danube. »
Approfondir l’association des interlocuteurs locaux
Dans le cadre du Grand Paris, une collaboration avec la région parisienne s’est mise en place, entre autre, dans le cadre d’une association «Eau et lumière» qui rassemble les villes symboles de l’impressionnisme. Mais, pour Jacques-Sylvain Klein, elle doit être réellement développée pour faire de la Seine un lieu de rencontres et d’animations, «un véritable art de vivre».
Pour Jean-Louis Laville, le directeur du Comité régional de tourisme de Normandie, la collaboration avec l’Ile-de-France n’est pas assez poussée, même si l’office de tourisme de Paris associe la destination normande aux offres sur des marchés les plus lointains. Paris est la porte d’entrée du tourisme international et la Normandie, loin de n’être que des métropoles et des villes, propose de nombreux villages, un maillage rural très varié. La critique première des touristes en court séjour, ce sont les transports, le ferroviaire bien sûr, mais aussi la route, «l’autoroute doit être un moment du voyage et de l’expérience touristique, elle doit devenir l’autoroute impressionniste».
Le mot de la fin de Jacques Attali
Jacques Attali conclue cette série de quatre conférences en se disant assez optimiste pour l’avenir. D’abord, parce qu’elles sont la preuve d’une volonté de travailler ensemble ; plus de 1000 responsables normands sont venus y participer. Ensuite, parce qu’il a ressenti, au cours de ses semaines de travail de terrain, une réelle prise de conscience des enjeux et de la nécessité urgente d’action. «L’avion est en train de décoller. La fenêtre d’opportunités ne se fermera qu’au début de l’année 2011, le programme de travail proposé commence à se mettre en œuvre.»
